UN BEAU JARDIN, PAR EXEMPLE
Un film de Jean-Pierre Duret
1986, France, 55 minutes
Coproduction : Dérives, Crayons de Couleurs
Synopsis
Une cour qui descend en pente douce vers une fontaine marque le territoire collectif de Jean, Thérèse, Edouard et Eugénie depuis 70 ans. Ils sont de vieux paysans. Là où ils sont nés, c’est le centre de leur monde dont ils ne sont jamais partis sauf pour sacrifier aux deux grandes guerres du siècle auxquelles femmes et hommes ont payé un lourd tribut.
Ils continuent de travailler obstinément même si chaque année qui passe ils abandonnent une part de leurs activités d’abord les gros travaux et puis les choses plus intimes, plus vitales comme les animaux. Leur obstination à poursuivre leur travail jusqu’à la limite de leurs forces, c’est leur réponse à la violence de l’histoire et du temps qui en a contraint tant d’autres à l’abandon, à l’exode et à l’uniformisation des campagnes.
Leur culture et leur langage propres, toute cette expérience subjective constamment retransmise au travers d’une mémoire presque exclusivement orale ne trouvent plus leur place aujourd’hui; ils sont des survivants, et ils ont peur d’être de trop dans la société.
Fiche technique
Réalisation
Jean-Pierre Duret
Image
Claude Mourieras
Montage
Monique Dartonne
Son
Dominique Gaborieau
Montage Son
Roman Dymny
Mixage
Francis Wargnier / Dominique Gaborieau
Producteurs
Gérard Renal / Jacques Sapiega / Luc et Jean-Pierre Dardenne
Tournage en vidéo BVU
France, 1986, 55 minutes
Article de presse :
Champs et sons (par Annick Peigné-Giuly)
Quand il prend la caméra, c’est pour filmer les siens. Des paysans de Savoie, sept hectares et six enfants (Un beau jardin, par exemple, 1986). Ou, plus loin, des paysans du Brésil cultivant la terre des autres (Romances de terre et d’eau, 2002). Mais c’est par la bande que Jean- Pierre Duret est venu au cinéma. Par la bande-son.
Un hasard de rencontres a embarqué le cinquième de la fratrie Duret des plateaux savoyards aux plateaux de cinéma. Il y tient la perche avant d’être ingénieur du son, sur des tournages aussi intenses que ceux des Dardenne, de Pialat, de Straub et Huillet... Un parcours qui a cependant moins l’allure d’une ascension que d’une boucle: aller voir le monde pour, en revenant, mieux regarder son village.
Le documentaire qu’il a réalisé sur ses parents raconte les vaches douces à traire, les chambres glacées le matin, la cave à vin des hommes. Il montre les mains noueuses du père qui gratte la terre autour des légumes, ses yeux clairs, ce visage sec qu’il a transmis à son fils.
Jean-Pierre Duret aujourd’hui a presque le même âge que la vigne familiale, 50 ans : « Je sais que là je suis chez moi ». Sa vie est faite de hasards, mais aussi d’une nécessité transmise par le père. Celle d’être un bon artisan, au service de l’art. Le cinéma l’a réconcilié avec lui- même, a éradiqué « la honte d’être paysan. »
Quand, de mai 1968, il entend les premiers slogans à travers les murs du petit séminaire, il a «la sensation que nous, les paysans, nous sommes à côté de l’histoire». Le jeune homme, « très croyant », va basculer. «J’ai tout renié.» Il fait des études d’animateur socio- culturel, puis se retrouve OS en trois-huit chez Peugeot. Y découvre la solidarité ouvrière et le cinéma avec Z de Costa-Gavras. Il lit Libé, y repère un article sur Armand Gatti et décide de rejoindre l’homme de théâtre radical. Il intègre la tribu qui monte alors le Chat guérillero. C’est là qu’il rencontre les frères Dardenne : Luc était assistant de Gatti et Jean-Pierre cadreur, pour la mise en images de spectacles. Duret prend la perche pour la première fois (« Parce que j’étais le plus grand ! »), sur un film tourné en Irlande du Nord, Nous étions tous des noms d’arbre.
L’ingénieur du son était Bernard Ortion. « Un type génial. Il m’a appris directement l’essentiel : la technique du son, on s’en fout, l’important, c’est le film. Ma première et essentielle leçon. » Jean-Pierre Duret a 28 ans, pas de diplôme de preneur de son, mais la fringale d’apprendre. « Je n’ai pas d’amour particulier pour le son. C’était juste une manière pour moi d’abor- der le cinéma. » Et la place de perchman est idéale pour ça. « On est toujours sur le plateau, on connaît les textes par coeur et l’on doit avoir une compréhension du plan. Pour cela, il faut être à l’écoute du met- teur en scène, en accord avec le cadreur et les acteurs. » Il sera bientôt ingénieur du son « pour être le chef, l’interlocuteur du metteur en scène. » Il fera le premier documentaire des Dardenne. Sa première fiction, c’est avec Michel Kaptur et Monique Dartonne, un film jamais sorti.
Puis Tony Gatlif qui lui fait confiance à la mort de Bernard Ortion pour Pleure pas my love (1989), où les techniciens travaillent huit semaines sans être payés. Dans la foulée, avec Patricia Mazuy, il s’enfonce un peu plus dans la fabrication d’un film : « Chaque jour, on cherchait ce film ensemble. » C’est Peaux de vaches, juste avant Zulawski (Mes nuits sont plus belles que vos jours). « Un de ces metteurs en scène qui vous prend où vous êtes et vous fait vous dépasser. » Duret réussit à y restituer ce moment de vie nom maîtrisé qu’est le tournage d’une fiction.
Il trouve sa place sur le plateau. « Il faut être prêt à prendre ce qui advient au tournage, c’est ça qui est beau avec le son direct... C’est comme l’âme du film. » Il passe sur les plateaux de Boisset, Chabrol, Doillon et rencontre Pialat pour Van Gogh. « J’avais connu Gatti, un créateur qui vous aspire. Je n’étais pas effrayé par Pialat. » C’est à l’instinct qu’il aborde le tournage de Van Gogh puis du Garçu : « Pialat voulait filmer comme si c’était la première fois. Chaque jour, il cassait ce qui était prévu. Il plongeait toute l’équipe dans l’intranquillité. Quitte à jouer, au mixage, des sautes de raccord du son direct... On est dans une liberté qu’il est difficile de retrouver ailleurs. »
Cette même liberté, il dit la retrouver avec Straub et Huillet. Avec le couple, il a fait Sicilia !, Ouvriers / paysans... « On rejoint quelque chose de la tragédie grecque. Les dialogues de Jean-Marie sont comme des partitions, de la musique concrète. Etant fils de paysan, j’aime la façon dont ils parlent. » Chez les Straub, on coupe le son et l’image en même temps. « J’essaie de remplir la bande-son parce je sais qu’il n’y aura rien d’autre. Je mets plein de micros pour épaissir la réalité. » Enfin, avec les Dardenne, c’est une complicité totale. Dans Rosetta ou le Fils, le son Duret fait corps avec le film. « Un son renforce un film quand il le rend plus physique, plus vrai. » C’est la leçon des Dardenne, celle que Duret récite par la bande.
(Libération, 29 janvier 2003)